Le désordre et l’ennui

Après l’immense succès de Paradize, la tournée plusieurs fois rallongée et l’ultra-médiatisation de J’ai Demandé à la Lune, il fallait bien retrouver le chemin des studios, et repartir en création. Pour développer de nouvelles idées, Nicola s’intéresse aux skyblogs qui naissent sur le net, ces journaux intimes des années 2000. Des adolescents, surtout des filles, s’y livrent et racontent leur mal-être dans une époque de doute. Jusqu’à l’âge où l’on a plus peur de mourir, et que l’on en vient au suicide, comme celui de ces deux filles dans le Nord qui ont sauté du haut d’une falaise. Un fait divers qui a marqué Nicola, à l’heure où il lit au chevet de sa fille le roman culte de Lewis Carroll, Alice au Pays des Merveilles. Voilà bien un univers qui ressemble au monde d’aujourd’hui, où l’on est tous potentiellement Alice dans ce monde absurde. Raconter aux enfants que l’on devient adulte, avant de se rendre compte que le monde ne tourne pas de façon plus mature que les histoires que l’on récite aux enfants. Voilà ce qu’il y a à raconter, qui ressemble au monde, qui ressemble à Indochine, et il y a trop à dire pour que cela tienne sur un seul disque.

18-Groupe
Dandysme de rigueur

Alice & June sera donc un double album, offrant généreusement pas moins de dix-neuf chansons à son public. Le thème inventé par Carroll est extrêmement présent, c’est un concept qui régit même tout l’album. Indo y distille néanmoins son propre univers et ses personnages, comme June. Ainsi un disque est dédié à Alice et l’autre à June. Dédoublement astucieux, qui joue de l’effet de miroir où chaque reflet tombe au fond du terrier. Les chansons racontent la jeunesse et ses états d’âme dans un monde en perdition, dans le vaste labyrinthe moderne qu’est la société d’aujourd’hui. Un monde où le sexe, la drogue et le rock’n’roll remplacent la partie de thé et la cour de la reine de cœur. Et comme à chaque récit, la narration se concentre d’abord sur deux personnages, qui vivent et survivent dans cet étrange monde qui les entourent. Passé l’intro et ses horloges qui s’affolent, Les Portes du Soir s’agite dans un cocktail rock extrêmement noir. Puis l’univers s’ouvre comme un livre, allant de morceaux d’histoires dans le pays des cauchemars, des soucis scolaires de Gang Bang à la balade joyeusement pornographique d’Un Homme dans la Bouche. La touche d’Oli percute avec des guitares saturées, propre à moderniser un son extirpé des mécanismes de Paradize. Ceremonia est presque avant-gardiste, à ce niveau, tandis que Vibrator se joue Punker dans l’âme. Du côté des singles, Alice & June et Adora replacent le rock comme la voix de la jeunesse, tant insouciante que tourmentée par ses péchés. L’enfance est également un thème omniprésent que la chorale des Normandy Kids évoque plus directement via les chansons Ladyboy et Black Page. Puisqu’il est question des singles studio, il est à noter qu’ils sont tous tirés du premier disque, celui d’Alice au Pays des Cauchemars, sans le doute le plus facile d’accès des deux.

18-Singles
Les singles d’Alice & June

Les chansons plus posées sont dispersées ça et là, surtout sur le deuxième disque, June au Pays des Merveilles, où après l’intro version boîte à musique déglinguée se livre un June à la fois fulgurant et bouleversant sur le thème de l’anorexie. Sweet Dreams poursuit le propos, avec les deux filles dérivant sur une barque. Son double féerique, Talulla, emmène dans le monde de Morphée, comme un rêve dans le rêve, pour oublier le temps et l’espace le temps du sommeil. La chanson se répète encore et encore, mais toujours différemment, comme la violemment romantique Belle & Sébastiane où l’optimisme et la folie rappellent l’insouciance du Chapelier Fou et du Lièvre de Mars. Quant à Crash Me, c’est une invitation à l’envol entre la vie et la mort, au road trip sur des terres inconnues, dans une mise en musique stupéfiante et complétée par des images d’évasion lors des live. Alice & June, c’est aussi de nouveaux duos, exclusivement masculins. Et ils se distinguent par des styles propres à chacun, de l’onirisme gothique de Brian Molko avec Pink Water 3 à la fibre punk de Didier Wampas avec Harry Poppers, qui est incontestablement le titre le plus délirant de l’album, en passant par la chanson un peu convenue mais dans l’air du temps d’Aqme avec Aujourd’hui Je Pleure. Des rencontres symbiotiques nées du X-festival de 2003. Enfin, les deux dernières chansons, un épilogue à double face. Une mise en musique de la mort, étape finale du mal-être, « des baisers noirs sous la mer » dans un monde où « les gens crèvent de prière ». Des paroles décisives nourries par une musique autant féerique que déchirante où les refrains s’envolent avec la chorale féminine de Scala. L’histoire se termine sur un pacte inachevé, où seule l’une des deux filles meure et emporte avec elle la fin d’un monde. Le piano de Morphine adopte un timbre très particulier dans ce moment d’espoir et de résignation qui précède la mort, et Starlight termine le conte remis aux mains de l’autre fille, celle qui regrette, celle qui s’est dit que sauter de la falaise n’était peut-être pas la solution, qu’il y en avait peut-être une autre, qu’il aurait fallu attendre.

18-Visuel

L’album sort le 19 décembre 2015. Sa pochette représente une peinture signée Ana Bagayan qui donne clairement le ton avec ces deux jeunes filles dans un écrin de verdure où cohabitent la jolie maison des pâturages et l’ours en peluche avec un oiseau mort, des crânes disposés sur les fleurs et du sang qui coule sur un arbre difforme. Selon le concept du double album, l’édition limitée abrite deux disques joliment emballés alors que l’édition standard condense treize chansons sur un seul disque. Contrairement à ce que l’on pourrait s’imaginer, même l’édition simple offre un contenu abouti. Dans les deux cas, une version anglaise de Pink Water est disponible en piste cachée, prosaïquement nommée Pink Water 2.

18-Supports 1

L’album sort pour la première fois en double vinyle en juin 2016 dans le cadre des rééditions établies par Indochine Records. L’occasion de décliner à nouveau les superbes visuels de cet opus de qualité.