Le ballet de cristal

Plus d’un auditeur a été dérouté quand 7000 Danses est sorti. Très travaillé, moins accessible que 3 et plus rock dans sa démarche, l’album se veut aussi plus politique, mystique et authentique. Nous sommes encore dans les années 80 mais Indochine ne veut plus se limiter aux synthétiseurs et aux boîtes à rythme qui ont fait leur temps, quand bien même les trois premiers albums sont et resteront des pépites de création. Pour ce quatrième opus, il faut voir plus loin, aller là où on n’attend pas Indochine, là où les rafales du temps qui passe ne les scléroseront pas dans une époque qui elle ne cesse de changer. Il faut prouver et faire perdurer cette qualité d’adaptation pour survivre sous le ciel noir et ses orages qui se profilent. Alors voilà qu’Indo joue avec ces mêmes orages, tout en finesse et en poésie, en ouvrant les 7000 Danses sur un instrumental que oui, personne n’attendait.

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Mais qu’est-ce que la Bûddha Affaire, au juste ? A vrai dire le mystère est entier. Disons comme Nicola que ça sonne juste bien, à l’instar de 7000 Danses, et ses évocations d’enquête façon BD de jeunesse sur fond d’exotisme asiat’ rappellent qu’Indochine reste Indochine. Intéressons-nous plutôt à la musique de Dominik Nicolas à qui l’on doit le quatrième instrumental de l’histoire d’Indo, et l’on assiste vite à une évolution phénoménale depuis Tonkin, Manchu et Le Péril Jaune. Les synthés, s’il en reste, se font l’écho des éléments naturels où les voluptueux sons de cristal côtoient des mitraillages de bulles. Partition montée sur trois temps (au lieu des quatre habituels), les instruments réels dansent avec grâce et partent délicatement dans les aigus pour mieux saisir les graves, comme en atteste la première mélodie jouée à la flûte. Délicatesse toujours nuancée cependant, car à mesure que l’on progresse dans ce ballet ininterrompu, les nappes deviennent plus épaisses, les sons plus francs, le rythme plus envoûtant encore mais sans jamais effleurer le moindre accès de lourdeur. Le final de cette courte mais vibrante symphonie s’annonce quand les cymbales explosent dans une cadence millimétrée, et c’est dans cette harmonie jamais rompue que la prose s’achève, là en fin de crescendo. Voilà, le boum final n’est plus celui de la Bûddha Affaire, ce sont Les Citadelles qui se réveillent…

La Bûddha Affaire a un clip, et quel clip ! Réalisé par Jean-Denis Robert, il prend place dans l’enceinte d’un manoir à l’abandon où le temps s’est bien arrêté. Abandonné mais guère lugubre, le grand salon est éclairé par une lumière blafarde, cernée par la poussière qui recouvre les vieux meubles, les échafaudages restés là, le marbre qui ne perd jamais son éclat et les œuvres d’art, comme ces discoboles qui sont tant de richesses d’époque sur lesquelles le temps n’a pas d’emprise. Indo, ayant grossi ses rangs de deux invités pour l’occasion, arrive alors et s’empresse de retirer les draps et la poussière pour remettre en service des tambours, un piano, une boîte à musique… le temps d’un mini-concert hors du temps. Scène surréaliste se déroulant sous nos yeux, balayée par un vieux lustre et par les épaisses fumées de poussière, il ne manque là plus que l’orage pour tapisser les murs de ses éclairs et l’on dirait presque que l’endroit constitue le personnage principal de cette pièce envoûtante. La précarité des lieux menacent même les musiciens, mais rien n’empêche des artistes de poursuivre leur œuvre ; jusqu’à ce que les rideaux se referment dans l’écho du clap final.

Ce clip fort esthétique ne sera pas destiné à une diffusion TV mais à servir d’introduction des concerts du Tour 88, alors projeté sur l’écran de fond de scène. Mise en scène avant-gardiste pour Indo que cette manière d’ouvrir les concerts et il faudra attendre bien des années plus tard pour accueillir de nouveau son public de manière si sophistiquée. Le morceau ne connaîtra pour tout avenir live qu’une version spécifique aux Birthday Concerts de l’année 1992, mais est-ce un mal de la savoir si rare ? Les fantômes des 7000 Danses ont exécuté leur valse de cristal pour peut-être ne plus jamais revenir…

S’il n’a pas fait office de single, La Bûddha Affaire paraît néanmoins en face B du 45 tours de La Chevauchée des Champs de Blé. Et en profite même pour s’étirer dans une version longue inédite sur le Maxi ! Courte de moins de trois minutes à l’origine, cet étirement offrant quelques passages « inédits » lui permet d’atteindre une longueur de chanson conventionnelle dans cette seconde version. On la retrouve par ailleurs sur le CD des Versions Longues sorti en 1996.