Vaillants rivages

Dunkerque est un titre spécial, qui représente bien plus qu’une chanson dans le cœur de nombreux fans. Bon, c’est vrai qu’on pourrait en dire autant de nombreux titres du répertoire indochinois car chacun a sa propre histoire à raconter, mais c’est que Dunkerque se trouve aussi à un moment charnière de son histoire. Nicola et Oli sont alors enfermés en studio, esquissant les traits d’un album qui va marquer au fer rouge et noir l’histoire d’Indochine, et cela passe par les deux premiers titres composés : Electrastar… et Dunkerque !

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Contrairement à ce que son nom laisse supposer, Dunkerque n’a pas été écrite dans à Dunkerque mais… à Singapour ! Son histoire trouve cependant bien ses racines dans la ville la plus septentrionale de France, quand en novembre 2000 Nicola s’imprègne de la vue nocturne du port et de la plage de Dunkerque, teintée d’une lumière verdâtre et peuplée d’étranges individus qui cherchent des vers dans le sable. Drôle de tableau ! Le souvenir habite la mémoire de l’artiste, qui l’année suivante dessine dans son carnet cette étrange vision couplée au vocabulaire indochinois. Celui-ci, dans la magie du métissage, marie les mots parmi les plus parlants qu’une chanson d’Indochine sache emprunter : « Le monde est un pervers et je continuerai de le braver », pour n’en citer que le début, chante la vive ardeur qui anime le public d’Indochine. Les fans ayant traversé les années 90 en sauront quelque chose, tandis que les suivants qui viendront renforcer les rangs embrasseront ce psaume tel une déclaration sur l’honneur. « Je serai dans tes rêves, tu seras dans les miens » sonne quant à ce vers la promesse d’un couple face au passage du temps et devant la perversité du monde. C’est totalement Indochine, totalement Nicola, et totalement tous ceux qui ont vu leur vie à travers cette œuvre ; l’œuvre d’un artiste qui façonne plus que jamais son univers, son propre paradis, et qui en ouvre la voie pour les anciennes et nouvelles générations de fans. C’est trop bien pensé pour en rester là, alors en 2006, c’est ce titre de Paradize qui servira d’introduction aux concerts d’Alice & June Tour ! Quoi de mieux, plus encore que l’idée de continuité, d’ouvrir le récit de ces deux filles sur les paroles de Dunkerque ? « Je serai ta reine le reste de ma vie », conclut la chanson avant de passer à la suivante. Tout est là comme une évidence, laissant appréhender Alice & June comme une histoire parmi d’autres contées par Paradize, et figurant Dunkerque comme le prologue de chacune d’elles. L’image se joint à la musique quand on voit sur le rideau de scène un décor de fonderie où les flashes et les poutres d’acier brandissent leur lumière artificielle, reflet du monde moderne dans lequel évoluent les deux filles, et allant de pair avec la vision originelle de Nicola ce soir de novembre sur la plage de Dunkerque.

Il ne faut pas oublier pour autant que Dunkerque demeure un titre de Paradize et que, par conséquent, il constitue une séquence privilégiée de la tournée 2002/2003. Qu’elle soit jouée avant ou après L’Aventurier, sa subtile énergie fait porter tous les bras du public en l’air comme un seul homme. Zappée du Meteor Tour, il faudra attendre Black City Concerts au Stade de France pour retrouver Dunkerque, cette fois dans une version abrégée et à la guitare acoustique. C’est plus dépouillé, mais l’effet est le même ! A titre exceptionnel, Dunkerque revient dans sa forme électrique par deux fois, d’abord le 2 avril 2013 au cours du Black City Tour 1 (à Dunkerque!), puis lors du premier des sept passages en festival le 20 mai 2016 aux Papillons de Nuit. Des apparitions rares mais jamais anecdotiques pour ce morceau non sorti en single, soit un beau parcours qui ramène des souvenirs autant qu’il en crée de nouveaux.

« Toi et moi sous le sable », oui, et ce son sale amené par les influences d’oLi De SaT s’infiltre dans les rouages mécaniques de Dunkerque. La métaphore du sable ne serait presque pas un hasard tant la texture sonore de cette chanson, sa production industrielle et sablonneuse, se rapproche le plus de l’allure souhaitée à Paradize. Un premier travail réussi et merveilleusement complété par le rythme obsédant du tambour quand vient la tournée d’Alice & June, et nourrit en ces soirées dans le pays des merveilles une montée d’adrénaline dans les yeux et le cœur du spectateur. Le rythme est modéré mais inarrêtable, devenant une quasi-obsession, une addiction portant ses adeptes vers la fierté -plutôt que dans la toxicomanie!-. Une marche triomphante sous les drapeaux, que rien n’arrête dans une vie comme dans une autre. Il n’en faut peut-être pas plus après tout, ainsi pour porter le message qu’Indochine véhicule depuis le début de son existence. Ce fameux discours qui ne sera jamais assez clair, quel est son pouvoir pour être ainsi capable de fédérer ? De quel acier, de quel bois est-il fait pour être en état de durer ? Jusqu’où son message étendra-t-il sa portée ? Peut-être ne sera-t-il jamais assez clair car il y aura toujours un combat à mener, pour quelqu’un, quelque part, pour soi et pour sa société sans cesse changeante. Un combat peut-être sans fin, à mener jour après jour au nom de l’amour et du respect. Et faire en sorte que la musique perdure, car il s’agit là d’une des meilleures armes dont dispose un être civilisé.

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