Eté de passage

1993. Les nuages sombres s’amoncellent dans le ciel d’Indochine, et il y a pourtant encore tant à faire. Le Birthday Tour de l’année précédente avait été un succès, portant le trio sur l’amour indéfectible du public qui rajeunit dans les premiers rangs malgré l’écoulement des années. Comment l’expliquer, d’ailleurs ? Des dizaines d’années plus tard l’on se pose toujours la question alors que le phénomène se poursuit et se renouvelle inlassablement. Ce qui ne se répète pas toujours cependant, c’est la bénédiction des médias et du grand public…

Pellegrue
Loin des Zéniths, Pellegrue

Et cela suffit à rompre, ou du moins à faire fléchir le succès d’un groupe. L’album Un Jour dans notre Vie sort le 22 novembre 1993, et l’opus laissera un pénible souvenir d’échec avec ses 90’000 exemplaires vendus, soit bien moins que ses prédécesseurs. Le public ayant adulé le groupe dans les années 80 est passé à autre chose, détourné par l’ère de la musique urbaine avec l’émergence du hip-hop et de l’électro pour les uns, et par le rock brut pour les autres (Nirvava, Noir Désir,…). Les yeux bleus d’Isabelle et la nonchalance de la maison de disques participent aux méfaits, quand bien même les deux clips de l’album passent très occasionnellement sur les chaînes de clips. Les problèmes de santé de Stéphane et la relation de plus en plus orageuse entre Nicola et Dominique finissent de noircir une aventure qui s’apparente progressivement à une descente aux enfers… C’est dans ces pénibles conditions qu’Indochine programme une tournée pour l’été 1994, une tournée de 17 dates dans des salles très modestes et pas toujours remplies, surtout en France où le groupe est bien boudé ; jusqu’à l’annulation de deux dates à l’Olympia sur les trois prévues… Mais alors qu’est-ce qui sauve le groupe ? Son public, encore et toujours, fidèle et cultivant un amour mutuel sur lequel le temps n’a pas d’emprise. Puisqu’Indo est recouvert d’un manteau de nuit, alors autant y compter les jours avec son amour, envers et contre tout. Ce n’est plus qu’avec lui que l’aventure Indochine se poursuit, secoué par les flots impétueux alors que des mains portent le navire au-dessus des abysses. Bref, passons dans le vif du sujet !

La tournée, donc, démarre dans le Hall Omnisport de Virton le 29 avril et prend fin à Wattrelos le 4 septembre 1994. Des dates belges pour un public plus fidèle qu’en France (seules onze dates sur les dix-sept ont lieu dans l’hexagone). Avec cette tournée dans la période la plus chaude de l’année, le temps est propice aux concerts de plein air, sur les places des villes et sous les étoiles, comme à Verneuil, à Pellegrue ou à Vieux-Condé. Le disque live sera d’ailleurs enregistré aux Francofolies de Spa fin juillet, comme s’il fallait le réconfort des mois chauds pour se préserver de l’hiver. La tournée est précédée de trop rares occasions de défendre l’album dans les médias, comme sur le plateau de Taratata en décembre 93 où Nagui invite le trio pour jouer le lead single et donner une interview (cette dernière est croisée avec un certain Phil Collins)! Les quelques autres médias évoquant le groupe, même si relativement bien intentionnés, parlent avant tout de ses gloires passées alors qu’Indo pense au présent, à son public et à ses nouveaux titres. Trois mois plus tard après Taratata, c’est le single Un jour dans notre Vie qui sort, avec une confidentialité telle que le support physique ne court franchement pas les rues aujourd’hui. Le clip sommaire mais authentique s’adresse comme un cri du cœur face à la cruauté du monde, une envie de vivre et de détruire pourvu que meure l’indifférence, et ce cri résonnera avec force et harmonie dans les concerts. Des petites salles certes, mais au moins le public est encore un peu plus proche de son groupe, et ça, ça n’a pas de prix. L’ouverture se fait sur Savoure le Rouge, à l’instar de l’album, avec son texte charnel non sans écho au lien qui unit là encore Indo et son public. Le reste du concert alterne habilement entre les nouveaux titres et les anciens les plus connus, où chaque album est représenté comme une rétrospective sur un passé à glorifier autant qu’à transcender. De l’album précédent subsiste le mystique More et surtout Des Fleurs pour Salinger, de plus en plus électrifiant à mesure que le morceau se bonifie, le tout dompté par un Jean-Pierre Pilot nouvellement arrivé. Jean-My Truong officie sur sa dernière tournée, comme Dominik Nicolas finalement, et son jeu de batterie est fortement sollicité sur Kao Bang, porte-étendard du Péril Jaune avant que Miss Paramount ne lui soit préféré quelques années plus tard. 7000 Danses n’est pas non plus oublié avec ses deux morceaux les plus courus, Les Tzars et La Machine à Rattraper le Temps, mais c’est sans surprise le troisième album que l’on retrouve le plus dans la setlist et ses quatre grands hits figureront autant sur les concerts que dans la liste pourtant raccourcie de l’enregistrement pour Radio Indochine. Parmi les quatre célèbres chansons, mentionnons 3ème Sexe qui ouvre le jeu des piano/voix et ne se démentira jamais par la suite tant l’unisson de Nicola et des fans vibre au cours de ses quelques minutes d’intimité. Du premier album l’essentiel est sauf, avec L’Aventurier bien sûr…

Mais ce qui nous intéresse le plus ce sont les titres d’Un Jour dans notre Vie, ceux qui ne feront que de trop rares apparitions en live une fois l’année 94 passée. Le set abrégé à Spa en sectionnera beaucoup aussi hélas, comme l’incandescent Vietnam Glam qui renaîtra très brièvement de ses cendres pour deux concerts en 2004. Some Days contrairement à son nom disparaîtra des jours d’Indochine, éclipse justifiée par un texte et une compo relativement faibles, a contrario de l’inspirant Sur les Toits du Monde dont on trouve trace sur le single Live 94-95 en seconde piste. Et que dire d’Ultra S., tant plébiscité par les fans, majestueux et virtuose avec son piano envoûtant ? En bref, un set complet portant un regard à la fois nostalgique et neuf sur la carrière d’Indochine, habile jeu mêlant les générations qui ne cessera de se perfectionner au fil des tournées suivantes.

Setlist Une nuit dans votre Ville

Une Nuit dans votre Ville porte bien son nom, en miroir à l’album et avec l’évocation intime et réconfortante pour un groupe et son public qui ont besoin de s’entretenir l’un l’autre. Car la spirale funeste emportera avec elle la volonté de Dominik, qui lassé des frustrations et des rapports conflictuels avec Nicola décidera de jeter l’éponge à la fin de la tournée. La crise est violente et privé des talents de celui qui a composé ses plus grands tubes, Indochine aurait pu voir son avenir définitivement réduit à l’extinction. Ce ne sera en fin de compte que la fin de l’acte 1, car Nicola et Stéphane tiennent bon. Ils veulent continuer malgré les vents et les marées, et parviennent à un accord avec Dom pour l’usage de ses compositions dans les futurs concerts, mais aussi pour les futures sorties commerciales. Ainsi voit le jour Radio Indochine, CD live enregistré aux Francofolies de Spa pendant la tournée 94 mais aussi la compilation Unita qui en plus des compos de Dom comporte l’inédit Kissing My Song, premier extrait d’un album à paraître fin 96…