Despotes

En 1987, la tempête 3 a fini de s’abattre sur la France et Indo repart en studio pour l’écriture du quatrième album. Le groupe voyage à cette occasion, notamment sur l’île de Montserrat où le parolier puisera ses ressources, et à Londres. Avant Montserrat, le groupe séjourne également trois mois au studio Miraval, ce qui leur vaudra les foudres de certaines critiques qui leur reprochent de copier le groupe anglais The Cure, ceux-ci fréquentant le même studio. Peu importe, Indochine trace sa ligne et s’offre un virage, déviant de la pop pour effleurer le rock et les couleurs sombres comme le présage le lead single qui prend tout le monde à revers.

Les Tzars surprend quand on s’est habitué à la new wave de l’album précédent, mais pas tant pour les amateurs de L’Aventurier, le premier volet avec ses mélodies fraîches et ses références politiques. Six ans plus tard, Les Tzars reprend ces caractéristiques et les transpose dans un écrin plus moderne grâce aux nouveaux moyens offerts à Indochine. Dominik offre une petite bombe pop/rock au rythme frénétique et au contenu dense sur laquelle Nicola pose un texte décousu mais bel et bien abouti. C’est un procédé qui rappelle bien sûr L’Aventurier, mais cette fois les paroles ont un véritable sens. Et surtout, il s’agit des mots de Nicola, venant du cœur avec des messages adressés au poing levé. Ces mots dénoncent les abus de pouvoir de figures politiques passées ou présentes, des dictateurs les plus connus (Hitler, Mussolini, Staline) aux désastres humanitaires que leur accès au pouvoir a provoqués (misère, prisonniers politiques,…). Références qui en appellent d’autres, celles de la révolution par les icones que sont Che Guevara, Trotski ou bien la Chinoise sortie de l’imaginaire d’Indo, ce qui donne à terme une vraie petite fresque historique des grands conflits politiques du XXème siècle ! Jamais Indochine n’avait encore délivré un tel texte, avant lequel seul Dizzidence Politik avait une teneur semblable mais sans franchement se mouiller. Les Tzars figurerait presque comme un prolongement de celui-ci, avec des mots plus explicites et la citation des responsables qui, dans leur avidité du pouvoir, ont durement frappé leurs administrés à coup de privations, de répressions violentes et de déni de démocratie. En réponse les mots de Nicola sont comme la revanche des peuples, appelant à une révolution tant citoyenne qu’intellectuelle contre la perversité des hommes de pouvoir.

Le clip est remarquable dans tous les sens du terme, dans le courant des années 80 où cette discipline est encore confidentielle. Signé par le réalisateur Marc Caro, il met en scène le lézard de la pochette du single se hasardant à l’intérieur d’un immeuble lugubre où les paroles de la chanson prennent vie. Des images 2D envahissent toutes les pièces à l’effigie des figures susnommées et s’amusent à les ridiculiser, les rendant au passage encore plus effrayants, ou drôles selon les points de vue, et dans tous les cas grotesques. Cette ridiculisation est pourtant encore très édulcorée quand on interprète les paroles donnant la part belle aux bottes en cuir et aux coups de fouet, une conception finalement bien plus efficace quand on se contente de l’imaginer. La maison de disques avait beaucoup investi dans ce clip dans l’espoir de le diffuser à l’étranger, mais les chaînes musicales locales vont le censurer les unes après les autres : en Italie parce qu’on y voit le pape, en Espagne parce qu’on y voit Franco, aux Etats-Unis parce qu’on y voit brièvement Donald Reagan… Ce clip sera pour longtemps le préféré de Nicola, Stéphane et Dominik, ainsi que le premier d’une longue liste à affronter la censure. Stef II, Marilyn, College Boy et La Vie est Belle susciteront à leur tour la circonspection des diffuseurs, et l’effet de paradoxe de la censure permettront finalement à ces clips de faire parler d’eux. On dirait une justice divine, quand face à ces envies de musellement les clips aux gros bijoux et aux filles dénudées sont diffusés sans vergogne ni ménagement.

Un titre aussi efficace se place sans problème dans les setlists des concerts ! A l’instar de Canary Bay, il est d’abord joué en entier avant de devenir une pièce de medley à partir du Dancetaria Tour. S’il ne reste alors plus que le premier couplet et refrain, leur dynamisme n’a jamais fait défaut, ainsi placé entre Canary Bay, Des Fleurs pour Salinger ou encore Adora. C’est le genre d’hymne qui marche toujours dans un medley, quel que soit le concert, la forme ou le contexte. A l’image d’un texte qui ne sera pas moins éternellement d’actualité…

Les Tzars sort le 24 juin 1987 en 45 tours et Maxi 45 tours. La routine, en somme. L’édition 45t est légèrement abrégée par rapport à la version album, à l’inverse la version longue ajoute un intro de quelques secondes, et sur les deux supports le deuxième titre indique une mystérieuse « autre version ». Cette face B correspond à un dub presque entièrement instrumental, musicalement réussi avec la maîtrise de la guitare par Dominik mais aussi par le mixage quasi-anarchique. On dirait une farce, un jeu de cache-cache insensé, libéré de son carcan de lead single commercial dans lequel est enfermé le lézard de la face A. Cette version est hélas indisponible en dehors du support vinyle.

Supports
Le 45 tours