La bonne pensée

On le savait, Indochine voyait grand pour fêter ses quarante ans. Et malgré la pression, les attentes, les réseaux sociaux, Indo a su tenir le secret sur à peu près l’ensemble des projets qu’il avait. Tous, sauf un : une nouvelle chanson, accidentellement vendue par Patrick Pelloux lors d’un live Instagram pendant la crise épidémique : « La 2ème Vague, je préfère celle d’Indochine ! », ironise-t-il en évoquant le 13 Tour. Il mentionne alors un nouveau titre, que Nicola devait révéler le 2 avril avant que le groupe ne soit contraint de repousser l’annonce de trop bonnes nouvelles pendant une si noire période. Le titre « Nos Célébrations » avait aussi circulé sur le site de la SACEM aux alentours de fin janvier. Il est bien malaisé de préserver des secrets à l’heure d’Internet, et pourtant personne ne s’attendait à l’annonce d’une tournée des stades le 26 mai 2020…

Nos Célébrations est resté un secret presque entier avant la date susnommée. Et la méthode pour révéler la chanson est inhabituelle, puisque bien avant de l’entendre, la vidéo présentée ce fameux midi du 26 mai nous laisse d’abord entendre le remix du Versailles Club, puis le chant en yaourt de Nicola sur le making of quand celui-ci travaille sa mélodie/voix fraîchement composée. Il aura fallu attendre 13 heures pétantes que le titre sorte sur les plates-formes musicales pour la découvrir dans sa version finale, et en précommande pour les supports physiques alors seulement disponibles en ligne. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce nouveau titre a mis tout le monde d’accord. Sauf ses détracteurs bien entendu, mais Indo n’avait guère l’intention de rattraper des causes perdues. Pour le reste, cette composition de Nicola et Oli réalisée en novembre 2019 dans le but de sortir un inédit pour les 40 ans convainc sans difficulté. Bien que n’ayant pas la lourde responsabilité d’un lead single d’album, conditionner en cinq minutes les festivités d’un anniversaire qui vont s’étaler sur près d’un an et demi n’en reste pas moins un pari à risquer. Mais Nos Célébrations vise juste, et tombe au meilleur moment comme Indo a toujours su l’anticiper, là au sortir d’une pénible crise sanitaire qui a assombri le quotidien et remis beaucoup d’acquis en doute. Il fallait de bonnes nouvelles, Indo l’a apporté avec ses annonces ; il fallait de l’énergie pour se relever, Indo l’a apportée avec une nouvelle chanson.

Cette énergie, c’est d’abord celle de l’optimisme. Nicola a toujours voulu célébrer la vie, mais on l’a rarement vu pousser un tel cri d’espoir, sans bien entendu le zeste de nuance qui convient mais avec la parole de l’évidence. Les quelques maladresses textuelles entendues sur 13 sont évitées ici, il y a juste la poésie de Nicola, et rien d’autre. Ne garder que le beau, et s’assurer qu’il y aura toujours quelqu’un pour l’écouter, c’est une belle image qui conjugue les rêves au réalisme d’un artiste aspirant sans cesse à l’avenir. Sous ce texte lumineux roule une musique à la mécanique bien rodée, avec quelques accords qui font l’affaire et un son de cuivre qui s’imprime droit dans l’esprit de celui qui l’entend. Sans révolutionner quoi que ce soit, et sans être aucunement terne ou fade, cette création atteint le simple objectif qu’elle s’est visée : apporter une brise de nouveauté pour couronner quarante ans de carrière dont elle en reprend les standards. La façon de chanter de Nicola, très envolée, évoque son style de chant sur Le Baiser tandis que la musique s’inscrit dans la lignée de 13, mais la teinte new wave et l’imagerie punk rappellent les débuts du groupe tandis que le Club Mix d’Oli ne manque pas de remémorer, s’il le fallait, le talent du co-compositeur de Paradize. Nicola d’ailleurs glissera quelques références assez claires, entre la lune, les chevaux et bien entendu les célébrations mêmes. J’exagérerais en disant que quatre décennies sont contenues dans ce titre, mais dans nos esprits, Indo effectue une rétrospective qui, mieux qu’un bilan, prépare une désormais irrépressible envie de célébrer un anniversaire mérité.

Le clip est réalisé par l’équipe de Gorillaz. La première minute s’affiche au grand jour 26 mai, et aux premières images l’intention est de nouveau claire : jeter un œil à ce qu’a traversé Indo durant quarante années. A l’instar de la rétrospective diffusée ce jour-là, la tendance est à l’évolution de la société et aux figures célèbres, qu’elles furent inspirantes pour Nicola ou qu’elles l’aient révulsé. Quarante ans en paix, mais d’une paix fragile où la société n’a de cesse de se chercher. Il serait bien trop long d’en faire un étalage dans cet article, aussi mieux vaut se rappeler du meilleur. Cela ne dispense pas d’en oublier le pire, mais la vie est moins pénible quand elle est d’abord une fête.

J’ai évoqué les remixes plusieurs fois, et pour bonne cause : ils sont tous les deux très réussis ! Ce n’est pas étonnant qu’Indo se soit empressé de les publier sur Youtube, ou même de révéler ces implacables accords de synthé sur la vidéo annonçant les Singles Collections avant même que la chanson ne sorte. Le Versailles Club Mix résonne puissamment dans les oreilles, ramenant aux plus plaisantes heures de la new wave dans un rendu sonore bien moderne, comme si l’intemporalité d’Indochine n’était pas suffisamment martelée. Ces réjouissances seront toutes gravées sur un Maxi CD en compagnie du titre entier, de sa version radio ainsi que l’instrumental. La pochette est une photo vintage prise à la Hellstätte Grabowsee près de Berlin (un ancien hôpital militaire soviétique), elle est révélée le 19 mai et ne dit alors pas encore son nom, mais on saura sept jours plus tard qu’il s’agit du visuel de Nos Célébrations. Drôle de teasing, comme Indo a toujours su bien faire à l’image de son œuvre entière.