Déjeuner sur scène

Alice & June est un album de haute volée, mais il lui faut une tournée pour révéler tout ce que le double disque a dans le ventre. C’est chose faite avec Alice & June Tour, un enchaînement presque improbable de concerts qui constituent à terme un véritable triomphe. Cela commence avec trois concerts secrets, au moment de la sortie de l’album. Puis la tournée démarre un peu partout en France et ailleurs, jusqu’au Vietnam en juin 2006, pour rebondir sur le Québec et les festivals d’été. Après quoi la tournée des zéniths reprend de plus belle en automne puis au printemps 2007, avant une date finale à Bercy en présence de l’orchestre philharmonique d’Hanoï. Date finale, vraiment ? On a peine à y croire : Indo s’offre encore quelques festivals l’été suivant puis cinq dates dans de petites salles lors de la sortie du DVD en décembre 2007 ! Autant dire une énorme tournée pour un groupe qui a su prolonger son âge d’or après le succès commercial de Paradize. Entre temps, le DVD d’Hanoï est sorti dans le commerce pour témoigner des deux dates tout à fait uniques enregistrées au Vietnam, mais c’est bien celui enregistré à Lille en Mars qui fera office de témoin-clé de cette immense tournée.

Pelouse synthétique, arbres burtonesques, écrans vintage en forme de vieux cadres… à l’évidence, la scène doit restituer l’ambiance du pays des merveilles ! C’est la première fois que le groupe décore autant la scène autour d’une thématique précise, le Paradize Tour lui ne se contentait que des instruments, la sono et des écrans du fond. Mais là, il s’agit d’Alice & June, avec son univers déglingué où l’élégance côtoie la folie, et le mélange s’opère tout au long du concert. L’intro est peut-être à ce jour la plus frissonnante qu’Indochine ait jamais offert à son public, où des coups de tambour viennent constituer la marche de départ incarnée par une fille en image de synthèse, qui se multiplie peu à peu sur le rideau frontal. Puis les percussions s’alourdissent, deviennent de plus en plus oppressantes, et la basse de Marco vient les appuyer sur la partition reconnaissable de Dunkerque. Des flashes inondent la salle, et dans une détonation grisante, le groupe apparaît à la chute du premier rideau, nourrissant le feu brûlant de cette chanson symbolique. Sur le second voile qui sépare encore le groupe de son public, des tambours, des baguettes, des rubans ou encore de vieilles horloges s’égarent et laissent place aux vues industrielles de Dunkerque, toujours à grands coups de percussions. Vient ensuite Ceremonia, utilisée à juste titre quand son refrain fracassant fait chuter le second rideau et révèle l’intégralité de la scène. On devine le choc ressenti par le public devant un tel spectacle, tandis que les amateurs de rock ne seront pas déçus par la suite du concert.

Les titres s’enchaînent sans temps mort : le lead single Alice & June qui révèle l’étendue de son efficacité, Marilyn qui passe en début de concert avec une nouvelle intro à la batterie, Adora, Gang Bang… Beaucoup de chansons issues des deux derniers albums, un choix assumé pour le groupe qui exploite le renouveau de son répertoire de fond en comble. La formule de ce concert est assez différente de Paradize, ne serait-ce que par le choix du zénith, ce qui pousse à un montage audio et vidéo plus nerveux, plus serré par rapport aux plans larges de Bercy. D’ailleurs certaines vues proviennent d’enregistrements de fans qui se trouvent dans le public ! Une proximité qui a du sens, avec des thèmes qui parlent au jeune public comme ceux abordés dans Sweet Dreams, avec le renfort d’une vidéo simple mais éloquente sur le lien spécial qui unit deux filles, perdues à la faveur d’une barque errant sur un lac. A ce niveau, June tape dans le mille, très juste dans les mots chantés pour exprimer la détresse subie par les maux de l’âge adolescent. Un besoin d’espace se fait entendre pour évacuer le mal, une réponse nécessaire, incarnée par un Crash Me qui emmène le public dans le somptueux panorama de Belle-Ile-en-Mer. Une évasion spectaculaire mais à double-tranchant, partagée entre le sentiment de bien-être et celui du dangereux coût de la liberté dernière. A la lisière entre les deux semble surgir une furieuse envie de vivre.

Indo abandonne pour ces concerts certains de ses classiques, mais l’incontournable 3 Nuits par Semaine est là, plus nerveux que jamais. J’ai Demandé à la Lune revient bien sûr et se prolonge par un piano/voix touchant entre Nicola et le public. Et la symbiose est profonde sur Electrastar aussi, même si l’incroyable puissance des guitares électriques couvre trop le public pour qu’on en soit sûr. Le set acoustique est un régal avec des chansons rares comme Révolution, tout comme le medley, Club Paramount, avec une première chanson incontournable et la présence appréciable de deux titres de Dancetaria.

Le groupe revient en force au milieu de Vibrator, un instant délirant du concert où Nicola se balade sur les notes malicieuses du piano de Matu, façon spectacle de fin d’année de l’école primaire, à ceci près que surgissent des guitares rugissantes lorsque déboule le refrain. Symbole supplémentaire du lien sacré entre le groupe et son public, des photos à l’effigie des fans défilent dans le médaillon en fond de scène au cours d’un Punishment Park ravageur. Avant le final, le zénith se suspend lors d’une imposante interprétation de Pink Water, bouleversant requiem en forme de lettre d’adieu. Il faut bien un Aventurier pour relâcher l’atmosphère, rappelant au passage combien ce tube des années 80 a surpassé sa condition originelle. Black Page est un dernier cadeau fait aux fans avant que le concert s’achève sur Talulla, douce berceuse pendant laquelle Nicola fait monter des fans du premier rang sur scène pour un câlin de circonstance. Une belle opportunité qui a fait des heureux (et bien des malheureux!) tout au long de la tournée. C’est là un final réussi, tout en douceur, où la jeune fille au tambour donne le mot de la fin en s’éloignant à pas hésitants.

Le CD et le DVD sortent simultanément le 3 décembre 2007, soit presque deux ans après l’album. Le DVD limité était emballé dans un fourreau avec le cadre ancien découpé en rond, laissant apparaître les filles au tambour sur la pochette derrière, et le troisième DVD donne quelques bonus intéressants dont les vidéos diffusées sur scènes pendant les chansons, y compris celles qui n’ont pas été joués à Lille ces soirs là. Quant à l’audio, le double CD n’a étrangement jamais été réédité et n’existe donc qu’en édition digipack limitée, ce qui augmente quelque peu sa rareté. L’audio live était aussi vendu sous forme de carte de téléchargement aux couleurs de l’album, format exclusif à la FNAC et offrant quelques bonus inédits dont des remixes, des bandes-annonces du DVD et le clip de Crash Me.


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