Pop art

Dans l’attente du prochain album d’Indo, le treizième, dont on ne connaissait qu’un titre ainsi que l’œuvre d’Erwin Olaf faisant office de visuel, on a encore en tête Black City Parade qui avait laissé un indice presque passé inaperçu. En effet, le temps de cet album s’était achevé avec la sortie vidéo de Black City Concerts en décembre 2015, un bilan des deux concerts au Stade de France de 2014, et au terme du show monumental le générique de fin émet une douce musique alors totalement inédite. D’aucuns diront qu’il s’agit d’un nouveau remix de College Boy quand arrive une partie plus rythmée, mais il n’en est rien, sinon les touches de synthé qui deviennent une habitude du genre. Non, c’est autre chose…

Pendant un an et demi, cette mystérieuse musique créditée sous le nom « Lux Valentine – Tockyo Station » restera lettre morte, ne semblant plus appartenir qu’aux tréfonds du DVD/Blu-ray. Nous voici de retour en été 2017, le 27 juillet précisément, et un second extrait de 13 émerge des réseaux sociaux. Celui-ci plaît immédiatement à un large panel de fans pas forcément convaincus des premières écoutes de La Vie est Belle. Ici même sur Indoprisme, la curiosité et l’excitation sont devenus les sentiments dominants face à cette intro joyeusement électro, cette voix mélodieuse et ce départ du refrain aussi exaltant que vite interrompu… Eh, mais cette musique commence comme le générique de fin de Black City Concerts ! Qui aurait cru que ce petit air de fond deviendrait l’un des piliers de l’album suivant ?

Station13live

La composition est entièrement de Nicola, et si celle-ci n’invente rien, elle a le mérite de pousser une rythmique rebattue dans ses derniers retranchements, ceux où l’on se dit qu’il sera difficile de faire mieux. Terriblement efficace dans sa production, Station 13 déploie une batterie de synthés retro-futuristes qui se mêlent à des coups de baguettes bondissants, d’ailleurs assurés par Boris en concert. Car oui, les guitares sont pour le coup bien mises au placard mais qu’importe, Station 13 assume totalement nager dans d’autres eaux. Sorte d’écho moderne aux années 80, sa fibre électro/pop/new wave est d’une telle efficacité qu’on ne soucie même plus des paroles, virant presque ici au prétexte pour chanter alors que tout est fait pour danser. Quand on y pense l’écart est frappant, entre une musique diablement bonne et un texte plutôt faible, et l’on se demande si finalement ce n’était pas la bonne attitude, surtout connaissant l’intuition de l’auteur. Le rapport antithétique s’applique aussi au registre employé, entre l’énergie communicative de l’une et le fatalisme de l’autre. Vaguement placé entre l’aigreur et le désespoir, le narrateur largement identifié à Nicola ressasse le passé et déplore la mort de ses héros. Impossible de ne pas penser à David Bowie, mort en janvier 2016, qui a grandement affecté le leader et parolier d’Indochine et cela s’en ressent à travers les pans de 13. Quand les repères tombent les uns après les autres, il est parfois difficile de se raccrocher et d’aller de l’avant, pourtant Indochine n’a jamais cessé de le faire et c’est l’ardeur de la passion qui fait tenir le navire debout. Et bien sûr l’amour de son public aussi, qui lui a bien ses héros pour tromper la peur du vide.

Annoncé en conférence de presse, le clip a été tourné en Afrique du Sud et laissé aux bons soins du réalisateur Bouha Kazmi. Celui-ci se fera un peu prier d’ailleurs, d’abord proposé en préambule d’un film au cinéma pendant une semaine avant d’être visible sur TIDAL sous réserve de souscrire au site de streaming audio. Pour les plus patients, l’attente prend fin le 19 juillet 2018 avec la publication du clip sur Youtube, une vidéo visuellement soignée mettant en scène la cruauté de l’apartheid, cette politique de ségrégation raciale ayant frappé le peuple noir d’Afrique du Sud dans la deuxième moitié du XXe siècle (il n’y a pas si longtemps, en fin de compte). L’intention est louable mais ce clip souffre de défauts majeurs, d’abord le plus évident : quel est le rapport avec Station 13 ? Bien sûr l’exercice n’est pas nouveau et il n’est jamais inintéressant de proposer une œuvre inattendue, prenant à contre-pied les attentes afin d’étendre un message par exemple. Cependant ici Station 13 se perd dans un monde qui n’est pas le sien, son impact y est considérablement affaibli, comme pris en otage par un défilé d’images qui se fichent éperdument du morceau qu’elles sont censées représenter, et c’est un comble quand on connaît son efficacité. Seules certaines paroles peuvent avoir une résonance avec le sentiment de désespoir inspiré par la vidéo, mais le parallèle, fragile au demeurant, s’arrête là. Un triste gâchis pour ce formidable titre.

Clip

Ce n’est pas le seul problème du clip de Station 13. Des images se voulant choquantes, pleines de violence et de haine, filmées en noir et blanc ainsi qu’en ralenti évoquent bien sûr le parti pris du clip de College Boy sorti quatre ans plus tôt, et si le clip de Xavier Dolan était adapté au propos, la redondance et la maladresse de l’œuvre de Bouha Kazmi ne fonctionnent pas ici. Sans compter que la violence, sans être hors de propos (la haine n’a pas de limites), a toutes vannes ouvertes pour marteler un message qu’on saisit trop rapidement. Loin de l’escalade intelligible de College Boy, sachant interpeller de par l’habile montée progressive de la violence pour mieux la désamorcer, Station 13 attaque directement dans le vif du sujet et le malaise n’a pas le temps de s’installer, il est imbuvable sitôt commencé. Choquer pour choquer, à défaut d’un malaise productif qui éveillerait les consciences. Ce qui mène à la réflexion suivante : que veut nous faire comprendre ce clip ? Que le racisme est mauvais et doit être combattu, ça on le sait, et un clip aussi maladroit ne prêchera que ceux qui sont déjà convaincus. La maladresse est aussi dans le propos véhiculé, très manichéen dans son script avec des « méchants policiers blancs contre les gentils anges noirs ». Voilà une vision pour le moins démagogique de la haine raciale, laissant peu de place à la réflexion sur le racisme (et par extension sur l’intolérance sous toutes ses formes). Qu’en penserait Nelson Mandela, dont la sortie du clip coïncide avec le centenaire de ce dernier ? Beaucoup de questions qui resteront sans réponse, si ce n’est la certitude que Station 13 a souffert de ce marasme. Ne restent pour toutes qualités qu’un esthétisme réussi, une reconstitution de l’époque réaliste et une mise en scène prenante où les émotions se lisent et se ressentent sur tous les visages.

Le single de Station 13 n’aura pas le succès de ses deux prédécesseurs, en dépit d’une promo télévisuelle assortie d’une version acoustique étonnante du titre. Une sortie en début d’été s’avérait être judicieuse mais sera court-circuitée par la succession rapide du single suivant. La faute revient-elle à son clip hors sujet et indiffusable, ou La Vie est Belle et Un Eté Français n’avaient-ils simplement pas trop de succès pour laisser à un prochain extrait une chance de leur succéder ? Tant pis pour le succès grand public, les qualités musicales de Station 13 ne demeurent pas moins un fer de lance de l’ère 13 et le single mérite ses supports physiques, les mêmes qu’Un Eté Français en tous points si ce n’est l’absence de single promo. Le contenu se montre par contre plus généreux avec pas moins de six pistes : la version album du titre, sa version radio, sa version longue ainsi que trois remixes dont un totalement inédit depuis l’édition limitée de l’album. L’ensemble est très bon et varié, sans jamais faire de l’ombre à la version originale et cela nous rappellerait presque combien Indochine maîtrise sa partition. Que de chemin parcouru par cette formation née dans les guitares de Dancetaria et Paradize…

56-Supports
Maxi 45 tours, K7 single et Maxi CD