Le tracé de jade

Quand Indochine annonce via ses teasers la date du 9 juin 2017, outre la réjouissance d’assister au retour du groupe, la satisfaction d’entendre du nouveau son gagne tous les fans. Il faut dire plus de quatre ans se sont écoulés depuis Black City Parade ! Une de ces courtes vidéos esquissant le logo de 13 diffusée le mois précédent donne d’ailleurs un lointain avant-goût sonore de ce treizième album, où du brouillard « paradizesque » émerge quelques notes de synthé livrées à toutes les interrogations. Est-ce l’instrumentale d’une des chansons ? L’intro de l’album ? Une démo échappée du studio ? Il aura fallu attendre le jour annoncé (ou le soir de la veille, plus exactement) son interprétation live exclusive dans l’émission Quotidien pour avoir la réponse : c’est l’intro de La Vie est Belle, lead single portant les drapeaux du treizième album et le moins que l’on puisse dire, c’est que cette chanson pop douce et sucrée informe peu du disque à venir…

La Vie est Belle se fait la fable réaliste de cette grande aventure qu’est notre passage sur Terre, dans ce qu’elle a de plus beau à offrir comme dans toute sa cruauté. C’est là tout le paradoxe qui n’en est pas un, tout être humain sur Terre heureux ou malheureux soit-il ayant vécu des moments de grâce comme les mauvais tours du destin. Les uns ne vont pas sans les autres, ils font tous partie intégrante de cette ligne verte qui bien souvent fléchit, quand bien même nous ne voudrions que le meilleur. Le plus important est alors de puiser dans ses plus belles richesses et rendre à ce qui nous entoure ces mêmes ressources : l’amour, le partage, le respect…, ces valeurs qui nous portent et nous rendent meilleurs. Le texte de Nicola, qui aurait mérité plus de finition il est vrai (notamment au niveau des couplets), a cependant une justesse de ton et une efficacité de propos dans le refrain qui parlera au plus grand nombre. Ce texte, je le vois murmuré à l’oreille d’un être aimé sur le point de partir, emporté par la maladie. Le mieux placé pour cerner le message en somme, puisqu’à l’article de la mort c’est le plus à même de mesurer la valeur de tout ce qu’il a vécu, et combien il est important de vivre quand on le peut encore. Le texte prend sens quand on le voit par cette optique (mais je laisse à tout à chacun libre de sa propre interprétation bien sûr). Pour parler brièvement de la musique, elle est l’œuvre de Mickael Furnon qui avait jadis composé J’ai Demandé à la Lune. Besoin de réitérer l’exploit ? On ne le saura jamais vraiment, mais quelle que soit l’intention sa composition brille encore de simplicité et d’efficacité via un refrain qui flatte les oreilles. La musique de manière plus générale est assez simple, sans surprise pour du Indochine, mais élégamment orchestrée et joue sur la douceur d’une comptine douce-amère enrobée d’un mastering maîtrisé sur le bout des doigts. Il suffit d’écouter l’instrumental (dispo sur la vidéo making of de la pochette de 13) pour constater que le travail est loin d’être anodin.

En parlant de travail peu anodin, il est temps d’aborder le sujet du clip ! Arrivé près de deux mois après la sortie du single (autrement dit, tard), l’attente valait néanmoins la peine car le travail d’Asia Argento est franchement remarquable, et aura eu beaucoup d’écho pour de meilleures raisons que celles suscitées par le clip (pas moins excellent) de College Boy. Certes quelques passages se montrent crus dans leur manière de présenter les violences conjugales et les scènes de sexe mais placées dans le contexte du message à faire passer, leur présence n’est plus tant condamnable. On assiste simplement en image à ces moments qui font partie intégrante de la vie, de ces choses qui l’embellissent et la rendent réjouissante tandis que l’on aimerait se passer d’autres, hélas chacun sait également que la violence est une pulsion indissociable de la nature humaine. De l’équation du vice et de la vertu l’homme parfois ne parvient à se soustraire. C’est ce qui rend le rend imparfait, sinon quoi il ne serait pas humain. Message finalement assez simple mais si universel, authentique et propre à chacun de nous que le rappeler n’est pas une mauvaise idée, surtout quand c’est bien fait. Cette manière du clip de représenter chaque scène de la vie d’un homme, de sa naissance (et même avant!) aux adieux à ses être chers, avec la caméra postée aux yeux du personnage nous emmène littéralement dans son cursus vital, mettant en scène les paroles dans leur message le plus clair qu’elles souhaitent véhiculer : la vie est belle et cruelle à la fois. Rien de plus ni de moins dans ces mots qui nous concernent tous.

Son amour qu’il éprouve pour sa femme, son fils, ou qui que ce soit d’autre de son entourage, représente des morceaux parfaits de son existence tandis que ses accès de violence, contextualisés avec son passif familial, l’isole et le pénalise. La vengeance, la haine et la solitude prennent alors une plus ou moins grande partie de sa vie et de ces sombres instants émergent le vice, diamétralement opposé aux qualités du personnage qu’il avait tout autant éprouvées. Au final, quand vient l’annonce que son grave état de santé, le soutien de ses proches émergent et là, l’amour est pleinement rendu, restitué pendant que le karma exécute son œuvre fatal. Par delà la mort -partie intégrante de la vie-, le personnage et tous ceux qui l’ont côtoyé font leurs adieux à travers cette barrière, sorte de styx métallique qui séparent les morts des vivants. Seuls les meilleurs souvenirs restent, résultantes de ces rêves et de ces projets accomplis au cours de son existence. Là demeure toute philosophie de vie qu’un texte et une vidéo auront abordée dans une louable simplicité le temps d’une chanson.

Les plates-formes de téléchargement de musique sont prises d’assaut dès minuit, en ce jour du 9 juin enfin parvenu à échéance. Il existe un single promo, peu distribué à l’heure du tout-digital, abritant une rare seconde piste avec un radio edit raccourcie de 90 secondes. A l’heure où j’écris ces lignes le clip vient de passer la barre des 4 millions de vues sur Youtube et le titre passe encore très régulièrement en radio. Au regard de ces faits et des ventes enregistrées, il s’agit du plus gros succès single depuis l’ère Paradize ! C’est peut-être là l’exploit d’Indochine : avoir fait d’une simple chanson sur le thème de la vie et de la mort un nouveau succès qui parle au plus grand nombre. Quand on dit que la musique d’Indo fait figure de bande originale de la vie…