Fuma

L’année 1983 est une période faste où rien ne semble pouvoir arrêter la machine Indo, lancée à toute vitesse après la propulsion de L’Aventurier au sommet des hit-parades. Les concerts s’enchaînent et la préoccupation de Nicola, outre l’élaboration express du second album, est de donner une touche particulière à son groupe, une étincelle pour s’émanciper des nombreux artistes installés ou émergents en ce début d’années 80 (que l’on sait intenses en tous points). L’arrive sur scène du Péril Jaune se profile alors, à la succession de la tournée Les Dix Jours de Pékin de printemps 83, et se décline en une trentaine de dates programmées pour l’année suivante. Une date à l’Olympia le 5 décembre préfigure ce nouveau voyage à travers les étrangetés de l’extrême-orient.

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Et ce qui est important quand on s’appelle Indochine, c’est sa présentation, son image, son style qui se revendique dans le jeu des multiples sous-genres du rock. A ceux qui leur refusent leur appartenance à cette grande famille Indo veut poser sa griffe, faite de guitares bondissantes pilotées par Dominik enchevêtrées avec des synthés endiablés et dépaysants. Un autre genre de scène semble s’animer, que Nicola pense comme une jungle où Bob Morane aurait abandonné son parachute entre les palmiers, guetté par les ninjas que campent les techniciens du groupe, tous vêtus de noirs façon kung-fu fighters ! Une approche originale où même les backstage pass revêtent la forme de brassard portés par les roadies de la tournée, et un tel habillage fait déjà d’Indo un groupe de scène qui compte tracer sa route dans l’impétueuse histoire de la musique française. Et c’est un public jeune qui s’amasse aux concerts, des adolescents sensibles à la nouveauté émergente que représente Indo dans le paysage musical, l’alternative entre la variété et le rock plus élitiste. Beaucoup d’entre eux même découvrent le rock au cours de ces concerts, à la satisfaction du groupe qui voit de ses propres yeux ce public qui achète ses albums et commence à les suivre et consciencieux de l’âge de ses spectateurs, le groupe demande aux organisateurs de réduire le prix des places et d’avancer l’heure de début des concerts. Ce respect du public n’attire que davantage les jeunes fans qui se rallient au phénomène autant qu’ils le nourrissent. Ce sont les premières graines dont l’album suivant provoquera la plus éclatante des éclosions…

La musique, comme dit plus haut, donne la part belle aux twinging guitars de Dominik et aux claviers sautillants frais comme un groupe à ses débuts, le tout sous la panache d’une boîte à rythme en guise de batteur. Ce dernier point nécessite tout de même d’être revu car dans un groupe qui affûte de plus en plus ses instruments et sa musique sur scène, le son d’une boîte à rythme peine à tenir la distance et au cours de l’année 1984, c’est le percussionniste Arnaud Devos (arrivé pour le remix de l’édition Maxi de Kao Bang) qui apportera encore plus de vie au son live d’Indo. Concordant avec le souhait de proposer des concerts visuellement soignés, la musique reçoit les soins les plus attentifs et de son équipe, oubliant par là même le résultat médiocre de l’enregistrement du Péril Jaune. Le show est donc travaillé, ouvrant sur les nappes enveloppantes du Péril Jaune (Ouverture) auxquelles succède l’épique La Sécheresse du Mékong qui sans contexte révèle déjà l’ampleur et le dynamisme des concerts d’Indochine. Le groupe a déjà bien progressé depuis le Rose Bonbon, où le hasard a nettement moins de marge pour assurer un live de qualité. La voix est encore à maîtriser mais qu’importe, les fans ne viennent pas pour les performances vocales du chanteur. Les deux albums devenus indissociables déferlent leurs titres pleins d’énergie et parmi eux, l’on retrouve des inédits qui semble définitivement appartenir à cette époque. C’est le cas de La Dernière Fille avant la Guerre et Un Eléphant me Regarde (La Fumée dans les Yeux), mais aussi d’un instrumental composé par Stéphane presque totalement oublié de l’histoire, Manchu. Plus dynamique que Tonkin, c’est toutefois ce dernier qui lui sera préféré sur l’album Le Péril Jaune, assurant la survie de l’un et non de l’autre. Maigre lot de consolation, le morceau a constitué le générique de l’émission TV Platine 45 durant cette même période, où Indo a du reste effectué de nombreux passages. Le tube L’Aventurier fait sensation bien sûr (après tout il s’agit du tube de l’été précédent) et le dansant Miss Paramount n’en finira pas non plus de transporter les foules. Razzia sur la Schnouf adopte sa forme définitive sur scène après les premiers essais liés à son statut embryonnaire tandis que le lyrique A L’Est de Java vit des années de live émouvantes. La tournée du Péril Jaune prend fin le 30 novembre 1984… à Stockholm ! Une date autant dire exceptionnelle et qui donne des idées pour la suite…

Ces concerts sont un triomphe et tandis que le troisième album se profile à l’horizon, le succès franchit les frontières plus que de raison. Si l’on savait que la Belgique et la Suisse étaient sensibles à la musique d’Indochine, il est plus surprenant de constater la percée du groupe dans les pays nordiques. L’EP L’Aventurier s’était bien vendu là bas (souvenez-vous de l’affaire des pré-mix) mais c’est le single Kao Bang qui a pulvérisé les ventes sur les terres des Vikings. C’est donc tout naturel que le groupe entame un Tour de Scandinavie au printemps 1985, au cours duquel s’achève le difficile enregistrement de 3. Ces quelques dates, principalement situées en Suède, sont l’occasion pour le groupe de constater l’irrationnel engouement des fans dont ils ne manqueront pas de relater les déboires lors de futures interviews, ainsi je ne vous apprendrai pas la présence d’admiratrices tapies dans les armoires des chambres d’hôtels des membres du groupe… Les concerts de l’Indo exotique réchauffent ces hordes de fans de l’horizon septentrional mais l’évocation du froid demeure en Leïla et son histoire mêlée à la poudreuse. Deux titres de l’imminent prochain album s’invitent même dans la setlist, j’ai nommé Canary Bay et Hors-La-Loi. Le groupe se paie même le luxe de figurer au Roskilde Festival de Copenhague le 30 juin, où ils partagent l’affiche avec la crème des groupes anglo-saxons tels que les Clash ou bien encore Cure. Mais contrairement à d’autres pays étrangers le succès d’Indo en Scandinavie s’arrêtera net et ne sera le groupe que d’une génération. La raison est moins due au public changeant qu’à la maison de disques qui ne sortira pas les albums suivants là bas (7000 Danses ne foulera jamais ces terres), or sans nouveauté et sans promotion, le groupe était voué à disparaître. Mais le souvenir des fans ne s’éteint pas pour autant et trente ans plus tard, en 2015, Nicola et les nouveaux musiciens inconnus aux yeux des Nordiques reviennent le temps d’un concert à l’occasion de l’Europe City Club Tour pour raviver la flamme… Quoi qu’il en soit le Tour Scandinavie est resté un événement important pour l’Indo des années 80 et c’est le grain de folie de cette tournée qui avait remis Nicola sur pied pour la période 3. Cette tournée était à la lisière entre les deux albums, le lien jamais rompu de l’histoire d’un groupe qui a travaillé d’arrache-pied pour exister et perdurer. Puis Canary Bay arrive en radio…

Il n’existe aucun enregistrement audio ni vidéo de ces tournées sur support officiel, la discipline de ce genre n’ayant commencé que sur la tournée suivante, en ce qui concerne Indo du moins. Des traces subsistent comme une captation des Fêtes de Wallonie à Namur le 12 septembre 1984, et des images de ces lives constituent le clair du clip de Kao Bang.