Finland Theory

Sanna Marin a été à 34 ans la Première ministre de Finlande, de 2019 à 2023, ce qui a d’ailleurs fait d’elle la plus jeune dirigeante d’un gouvernement sur la planète. Véritable modèle de réussite scolaire, issue d’un environnement précaire et devant enchaîner les petits boulots pour financer ses études universitaires, Sanna obtient son diplôme en administration publique avant de s’engager en politique au sein du Parti social-démocrate. Alors Ministre des Transports et des Communications, c’est sur la démission du Premier Ministre qu’elle est désignée pour lui succéder. Quand le conflit russo-ukrainien éclate en 2022, elle s’oppose d’emblée à Vladimir Poutine et fournit une aide conséquente à l’Ukraine. Quelques mois plus tard, des vidéos d’elles sont publiées tandis qu’elle fait la fête et danse dans un appartement privé à Helsinki. A l’exposition indésirable de la vie privée s’ajoute l’affront en place publique d’un dépistage de drogue demandé par l’opposition, test auquel Sanna se soumet, révélant un résultat négatif.

Touché par cette affaire, et sensible au soutien dans le conflit russo-ukrainien dont il partage pleinement la cause, Nicola a tenu à mettre la Finlandaise en lumière au travers d’une chanson de Babel Babel. C’est chose faite avec Sanna sur la Croix, une « pop song » dans le plus pur style indochinois, avec quatre accords martelés au piano synthétisé auquel s’ajoutent guitares aériennes (mais à la résonnance massive), rythme syncopé et gimmicks entêtants, pour une construction progressive au cordeau. Nicola a autant foi en la personne à qui il rend hommage qu’à la chanson elle-même, qui sera vite un fer de lance lors de la promotion de l’album, jouée sur pratiquement tous les concerts entourant la sortie du disque à la rentrée 2024. Nicola y chante son admiration pour la femme politique « rock star » comme souvent qualifiée, et par effet miroir son dégoût pour la bassesse de ceux qui l’ont attaquée pour des motifs peu justifiables. Notons la nouvelle entorse de Nicola à la conjugaison française (« Ce n’est pas moi qui te crucifiera ») pour maintenir intact la rime en « a » affectionnée par l’auteur, une entorse qu’on pardonne volontiers, ou alors s’est-on résignés et avons pris l’habitude de ses écarts ?

Dans le fond, le parallèle avec la crucifixion ne manque pas de sens, clouant au pilori l’icône jetée en pâture devant un public médusé mais demeurant inerte, comme laissant glisser ses idéaux face à la barbarie morale, où chacun porte la responsabilité de sa propre incompréhension. La dimension religieuse est une vision artistique récurrente chez Indo, dressant une esthétique aussi imposante que spirituelle, vu sous un angle plus féministe qu’en l’an 33 en la figure de Marie que le monde ne méritait pas plus que le Messie. Presque deux mille ans plus tard, malgré des progrès évidents dans tous les domaines, la « race humaine » est toujours un peu nulle, se rabaissant parfois aux instincts les plus vils de l’espèce. La polémique d’alors, pas tant relayée dans les médias en France à l’époque, met pourtant en évidence des sujets bien actuels, que ce soit l’usage des réseaux sociaux à mauvais escient mais aussi le potentiel sexisme de l’affaire à l’heure où le monde voit de plus en plus de femmes à la tête des Etats (« est-ce que Boris Johnson aurait été soumis au contrôle de dépistage dans la même situation ? »).

Le clip a été tourné à Helsinki, histoire de bien faire les choses. Probablement lorsque Nicola a rencontré la principale intéressée dans l’été 2025. Le groupe a suivi, pour un tournage sous le ciel bleu de ce pays d’Europe du Nord, façon truck stage comme d’autres groupes l’ont fait avant eux. La séquence démarre sur les paroles de Sanna, et se termine sur la rencontre entre elle et Nicola, sur un ponton où la discussion sera tenue secrète mais qu’importe, Nicola a pu rencontrer la personne qu’il admire et cela, c’est un sentiment dans lequel on peut tous se reconnaître. Le clip est également entrecoupé de séquences live tournées en juin 2025 à Bercy, et même si les transitions ne sont pas toujours heureuses d’un point de vue sonore, Indo aurait tort de s’en priver : Sanna sur la Croix est stupéfiant en live de par son lightshow démesuré, surtout lors du pont instrumental où les spots inondent et balayent la salle de rayons blancs perçants. Un peu comme College Boy en son temps, le spectacle dessine une croix du Christ à travers ces mêmes lumières, ici sur les LEDs du plafond qui surplombe le public, pour peu qu’on pense à lever les yeux à ces moments d’une ampleur scénique fascinant tant le visuel que dans le message. Souhaitant qu’il soit compris, Nicola explique à chaque date le destin de Sanna au public, en fin de chanson, et si la manière de raconter y est un brin romancée, le fond n’est pas forcément si différent de la réalité. Dans un contexte géopolitique difficile en 2023, Sanna perdra les élections, ne renouvelant ainsi pas son mandat, et rejoindra la Tony Blair Institute for Global Change, une organisation britannique visant à relever les défis de la mondialisation et lutter contre les extrémismes de par le monde.

Comme pour les quatre précédents singles de l’album, Sanna sur la Croix sort en Maxi CD et vinyles, ce qui fait d’ailleurs de Babel Babel le premier album depuis Paradize à sortir tous ses singles en supports physiques. Au-delà des versions habituelles (single, live et instrumentale), on y découvre un remix du DJ Mosimann, qui s’était fait remarquer en reprenant Le Chant des Cygnes quelques mois plus tôt. Le remix quoiqu’anecdotique parvient à remodeler le fond rythmique de la chanson sans trahir l’esprit original, ce qui n’est pas toujours une mince affaire. A chacun ses défis.